Culture liquide

Sur la terre comme au ciel

Avec ce duo vin-avion, la conquête des airs a souvent croisé celle du terroir. Historiettes.
Texte Claire Brosse  Icone temps de lectureLecture 2 min 30

Le vin des grands airs

Grand capitaine de l’industrie aéronautique française, Marcel Dassault avait compris très tôt que la conquête du ciel commençait sur terre, à table et autour d’une grande bouteille. Il fut donc avec le vin petit buveur mais grand stratège. Quoi de mieux en effet qu’un château abrité des regards pour recevoir les riches clients dans une belle unité de classe ? Il fallait mettre le client dans les meilleures dispositions pour qu’il signe le contrat. S’il levait d’abord le coude grâce à un verre de grand cru, alors sa main saisirait plus docilement le stylo…

Voilà pourquoi en 1955, Marcel Dassault a acheté à Victor Fourcaud le château Couperie, rebaptisé immédiatement, et en toute simplicité, château Dassault, devenu Grand Cru Classé de Saint-Émilion en 1969. Marcel Dassault aurait pu choisir la Champagne car durant sa jeunesse, il avait beaucoup fréquenté les fêtes du Comte Moïse de Camondo et gardait en mémoire les champagnes Moët et Veuve Clicquot, cuvées qu’il fera servir à sa table toute sa vie. Mais il a préféré rester dans le Bordelais, aux portes de son empire. Pour la petite histoire, l’acquéreur d’un Falcon trouvait à l’intérieur une caisse de Château Dassault.

Si le client levait d’abord le coude grâce à un verre de grand cru, alors sa main saisirait plus
docilement le stylo…

“Semper Ad Altum”
“toujours plus haut”,
la devise du
Château Malescot - Saint-Exupéry

À Bordeaux, une autre plume que celle qui paraphe un bon de commande évoque aussi l’alliance du ciel et du vin : celle d’Antoine de Saint-Exupéry. Le comte Jean-Baptiste de Saint-Exupéry, son arrière-grand-père, avait acheté en 1827 le château Malescot. Il adossa son nom à celui de l’ancien propriétaire. Château Malescot-Saint-Exupéry devint en 1855 Troisième Grand Cru Classé de Margaux. Ruinée et veuve, la comtesse vendra aux enchères la propriété. Un siècle plus tard, après beaucoup de soins, « Semper Ad Altum » (toujours plus haut), le blason historique du château retrouvera toute sa force, tel un mot de passe complice entre le vin et l’aviateur-écrivain. Tous deux navigueront dans les hauteurs… jusqu’au royaume des cieux pour Antoine de Saint-Exupéry, disparu tragiquement en 1944.

L’écrivain ne laissait ni testament ni descendant direct mais un patronyme célèbre. De quoi imaginer pour ses héritiers lointains de nombreuses occasions de le « pérenniser » quitte à donner à l’iconique aviateur un petit coup dans l’aile... Le vin en fut une. Ainsi est née, entre autres, la cuvée de rosé « Pilote Antoine de Saint-Exupéry » du domaine Chartreuse de Mougères en Languedoc, piloté par Nicolas de Saint-Exupéry. La dernière édition du Salon du Bourget en juin 2019, rendez-vous international et incontournable de l’Aéronautique et de l’Espace, fut l’occasion idéale pour la présenter. Son prix, lui, ne s’envole pas : elle est vendue en ligne à moins de dix euros la bouteille.

Des aviateurs stupéfiants !

Le vin aurait pu jouer sa petite musique chaleureuse pour accompagner Antoine de Saint-Exupéry dans ses vols de nuit solitaires et glacés. Mais il y avait chez lui une morale de l’héroïsme qui n’avait besoin d’aucun artifice pour s’exprimer. Louis Blériot, lui, pratiquait plutôt une morale de l’hédonisme ! Il confiait volontiers avoir pu traverser la Manche grâce à « une petite cure de vin Mariani » qu’il avait eu « la précaution de faire avant la traversée ». Créée dans les années 1860 par un pharmacien corse, Angelo Mariani, le vin éponyme mélange de vin de Bordeaux et d’extraits de coca, devait sa réputation à son message publicitaire : « Nutritif, plus tonique que le vin de quinquina, aussi agréable que les vins de dessert ». En 1910, la coca est interdite en France et le vin Mariani aussi : il contenait 6 à 7 mg de cocaïne par bouteille.

“Nutritif, plus tonique que le vin de quinquina, aussi agréable que les vins de dessert”

Génial inventeur aérospatial, il fut aussi un viticulteur éclairé

L’ingénieur Clément Ader, l’un des pères de l’aviation française et inventeur du mot avion, n’a pas eu besoin de stupéfiant pour grimper dans les airs, enfin un peu. Car avec son monomoteur Eole, il inaugura en 1890 le premier vol au monde sur 50 mètres et à moins d’un pied – 20 centimètres exactement – au-dessus du sol ! Au début du XXème siècle, il avait acheté en Languedoc le domaine de Ribonnet. Génial inventeur aérospatial, il fut aussi un viticulteur éclairé en adoptant, entre autres, les nouvelles techniques de plantation de cépages hybrides et en faisant construire des cuves de stockage recouvertes de pavés de verre pour une meilleure étanchéité ; elles sont encore utilisées aujourd’hui. Hommage oblige, une cuvée du domaine porte le nom de Clément Ader. « Celui qui sera maître des airs sera maître du monde » avait-il écrit en 1909.

le monomoteur Éole

Vigneron-aviateur ou comment rallier l’ivresse des airs à l’allégresse du verre...

Vigneron-aviateur ou comment rallier l’ivresse des airs à l’allégresse du verre...

Merci aux Editions Intervalles pour les visuels relatifs au vin Mariani. Ils sont extraits de l'ouvrage Le vin de coca et la naissance de la publicité  d'Aymon de Lestrange.