Un verre avec

Joseph Helfrich, le premier vigneron de France

En 40 ans, le fondateur des Grands Chais de France a bâti un véritable empire. 16% des bouteilles de vin français vendues dans le monde, partent de chez lui. Pourtant, ce visionnaire a la parole rare et la discrétion chevillée au corps. Il ouvre les portes de son jardin secret, accompagné de sa famille.
Texte Elizabeth David  Photographies Romain Guittet  Icone temps de lectureLecture 10 min

Assis au pied de ses vignes alsaciennes, carrure imposante et chemise blanche immaculée, Joseph Helfrich prévient : « Je me suis fait violence pour cette interview ». En effet, l’homme de 63 ans qui exporte le plus de vins français dans le monde (16% des exportations en volume) n’aime pas parler de lui. Sa nature d’Alsacien cartésien, associée à son rythme de travail effréné, lui laisse peu le temps de s’adonner à l’introspection. Avec 430 millions de bouteilles commercialisées par an, soit près de 12% du nombre total de bouteilles consommées par an en France, il n’a pas une minute à perdre.

430 millions de bouteilles commercialisées par an

De KiRrwiller à la conquête du monde

Son histoire, digne d’un roman d’apprentissage, vaut pourtant la peine d’être contée. Joseph Helfrich, né dans le village de Kirwiller en Alsace, aîné d’une famille de cinq enfants, sort tout juste de l’école quand il doit reprendre l’entreprise d’eaux-de-vie de ses parents, en difficulté. Très vite, le jeune homme se révèle doué pour exporter ses produits, mais aussi du cognac, spiritueux avec lequel il monte sa première société, et enfin du vin. Dans les années 80, avec toutes les péripéties qu’impliquent de se déplacer dans les pays de l’Est à cette époque, Joseph Helfrich bâtit son empire en même temps que l’Europe se construit. Cette position privilégiée en Alsace (au « centre de la vieille Europe » précise-t-il), lui permet de toucher le marché de l’Est très rapidement : « nous sommes plus proches de Berlin, de Prague, de Londres que de Bordeaux et Marseille » rajoute l’Alsacien. Aujourd’hui son entreprise distribue du vin dans 175 pays dans le monde.

La signature Helfrich dans les plus grands terroirs

Au fil des ans, l’entreprise va donc s’agrandir : collaborer avec des vignerons, racheter des entreprises de vinification jusqu’à acquérir ses propres domaines dans toute la France. Avec toujours comme stratégie d’ajouter au catalogue des nouveaux produits pour emmancher la soif des amoureux des vins made in France. Les meilleurs possible. « En France il n’y a quasiment plus de mauvais vin, ce n’était pas le cas quand j’ai démarré. Aujourd’hui il ne faut pas faire du bon vin, il faut faire du vin exceptionnel ».

Derrière les Grands de Chais de France se trouvent donc des vins tels que le JP. Chenet et sa fameuse bouteille au col penché - 80 millions vendues dans le monde par an - mais aussi des domaines comme celui de Savagny qui produit du vin jaune du Jura, le préféré de Joseph. « C’est le vin le plus atypique par rapport à ce que j’aime habituellement et certainement celui que je préfère… surtout dans le poulet au vin jaune et aux morilles. » Quel que soit le vignoble où Joseph Helfrich s’implante, les acteurs et partenaires locaux reconnaissent toujours qu’il participe à le valoriser. La signature Helfrich se trouve dans les plus grands terroirs de France. Depuis ses terres d’origine alsaciennes jusqu’au Languedoc en passant par Bordeaux, le Jura ou encore le Val de Loire. Viticulteur, vinificateur et éleveur, les Grands Chais de France excellent dans tous les domaines.

"Aujourd’hui il ne faut pas faire du bon vin, il faut faire du vin exceptionnel"

 

Viticulteur, vinificateur et éleveur, les Grands Chais de France excellent dans tous les domaines.

 

 

Viticulteur, vinificateur et éleveur, les Grands Chais de France excellent dans tous les domaines.

 

« C’est une passion, ça ne s’explique pas »

Si Joseph dit n’avoir jamais établi de plan de carrière, tous, autour de lui, le décrivent comme un travailleur acharné : « On dit que Depardieu est une bête du cinéma, lui c’est une bête de travail » résume Frédéric, son fils. Au bureau à 5 h, la porte toujours ouverte à tous les salariés, sans notion de week-end, Joseph Helfrich n’a jamais fait la distinction entre vie privée et professionnelle. « C’est une passion, ça ne s’explique pas et ça ne se comprend pas forcément » explique-t-il. L’homme de vin concède regretter de ne « pas avoir vu grandir ses gamins », Anne-Laure et Frédéric. Ces derniers, après avoir travaillé brièvement dans d’autres sociétés, ont fini par rejoindre l’entreprise familiale, attirés comme des aimants.

La relève est en marche

Le capitaine Helfrich parle depuis quelque temps de bientôt laisser la barre à sa famille avec Frédéric en tête de proue. De l’avis de tous les concernés, cela risque de ne pas être évident. « Le jour où il nous a dit qu’il pensait à prendre sa retraite, on l’a tous pris comme un coup de massue en se disant « mais qu’est-ce qu’il va faire en dehors de ça ? Il ne jardine même pas ! Le vin c’est toute sa vie » » relate sa fille. Frédéric, lui, prédit que son père vivra sa passion jusqu’au bout « comme Molière ». Avant de se quitter, Joseph nous demande : « Dites-en le moins possible s’il vous plait ». Vivre heureux, en vivant caché, tout en conquérant le monde du vin : un programme qui, pour le dire avec la même modestie que Joseph, a jusqu’à présent bien porté ses fruits.

Les pépites de la famille Helfrich

Depuis ses terres d’origine alsaciennes jusqu’au Languedoc en passant par Bordeaux ou le Val de Loire, la famille Helfrich est aujourd’hui propriétaire de nombreux vignobles. Avec une telle diversité, impossible de tous les présenter. Chaque membre de la famille Helfrich a choisi son domaine favori et nous explique pourquoi.

Domaine de la Baume (IGP Pays d’Oc)
par Joseph Helfrich

 

« C’est un endroit assez particulier où nous produisons des vins simples du Pays d’Oc. C’est le premier domaine dans le Sud que nous avons acquis. Je suis un amoureux du sauvignon et ici nous avons réussi à faire de jolis vins dans une petite région de France, peu connue au niveau des appellations. Nous avons aussi beaucoup investi dans le bio. Aujourd’hui je peux dire que nous y faisons des vins extra-ordinaires ! »

Clos Beauregard (Pomerol)
par Laurence Helfrich, sa femme

 

« C’est une toute petite propriété de 6 hectares dans le Bordelais. Symboliquement c’est assez fort, car nous ne sommes pas très loin du château Beauregard et de Pétrus. J’aime amener les clients sur place : la bâtisse est modeste mais pleine de charme. Elle comprend une grande salle de dégustation avec des grandes baies vitrées à travers lesquelles on voit tout le vignoble : ça fait rêver ! »

 

Château de Fesles (Bonnezeaux)
par Frédéric Helfrich, son fils

 

« Le Château de Fesles est un domaine unique pour moi : on y trouve la complexité de cette micro-appellation, le Bonnezeaux. C’est un vin que tu ne peux comprendre qu’en voyant le layon, la petite colline et en sentant le vent et l’ensoleillement. Fin septembre, le raisin commence à être en sur-maturation et tu y trouves cette pourriture noble. Trois mois plus tard, le vin s’élève tout à coup avec sa complexité aromatique : une acidité incroyable mêlée à une douceur en bouche ! Cette technicité montre le lien entre la nature et l’homme et ce qu’ils sont capables de faire ensemble de plus beau. »

Domaine de Tholomies (Minervois la Livinière)
par Anne-Laure Helfrich, sa fille

 

« On produit du Minervois La Livinière, premier cru du Languedoc, une propriété cultivée en bio depuis 30 ans. C’est un vin exceptionnel, avec du caractère, il est riche, intense tout en étant soyeux et il a ce côté un peu mentholé qui lui donne un équilibre parfait. Le lieu surtout est magique : c’est un écrin de nature avec une bâtisse que nous sommes en train de rénover. Se rendre au vignoble nécessite une voiture avec des bonnes suspensions, car c’est de la roche. Les parcelles sont entourées de grands arbres centenaires : c’est unique. Quand on fait une dégustation là-bas, dans ce cadre, le monde s’arrête… et l’on comprend aisément la richesse de ce terroir – en vieil occitan Tholomies veut dire « Tout le meilleur ».»

Château Lestage Simon (Haut-Médoc Cru Bourgeois)
par Jérémy Rayne, son beau-fils

 

« En vieux français, « med » c’est la terre et « oc » le milieu, donc la « terre du milieu ». Ici les terres sont entre les eaux : d’un côté il y a l’océan de l’autre l’estuaire de la Gironde, le sol contient plus d’eau, il est plus graveleux. On y cultive du cabernet-sauvignon qui est vraiment une typicité de vin qui fait parler son terroir. Il s'agit d'une de nos premières acquisitions dans le Médoc et c’est une propriété que j’aime beaucoup. Elle a la particularité d’apporter son propre style avec un assemblage majoritaire de merlot, plutôt atypique pour la région. Un vin de qualité régulièrement récompensé et c’est notamment grâce au travail de Joseph et de l’équipe avec la restructuration du vignoble et du travail en cave. »

Château Belles Eaux (Languedoc-Pézenas)
par Orianne Helfrich, sa belle-fille

 

« C’est une très belle propriété située au cœur de la région Languedoc-Pézenas. Elle doit son nom aux nombreuses sources qui coulent autour et qui apportent une certaine finesse et une vraie élégance aux vins. Chaque parcelle de la propriété est cultivée en fonction de la typicité du terroir. Le Languedoc-Pézenas Carmin est un peu le fleuron du château, c’est un vin de caractère aux arômes de cerise et de garrigue, issue d’une des parcelles de syrah les plus prestigieuses de la propriété. »

Dans la famille Helfrich,
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