Un verre avec

Jean Guyon, l’enfance de l’art

Personnage iconoclaste, Jean Guyon possède 190 hectares de vignes dans le nord du Médoc, dont le château Haut Condissas. Cet architecte d’intérieur réalise ainsi un rêve, celui de faire du vin, sans rien renier de son caractère d’artiste...
Texte Jean Berthelot de La Glétais  Photographies Magali Maricot 

"Je fais aujourd'hui le vin dont je rêvais dans ma jeunesse."

Il reste un peu d’enfance dans l’œil de Jean Guyon, de ce feu follet qui déserte les gens trop graves pour préférer les malicieux, les audacieux. Dans sa devise, aussi : « je m’amuse sérieusement », comme le pied de nez de l’artiste qu’il est resté, lui qui a choisi des œuvres chamarrées — dont d’impressionnants bonbons — pour égayer les abords de ses châteaux. Il y a un peu d’adolescence, aussi, de cette fin d’adolescence parisienne passée en partie sur les sièges hauts d’un troquet, à économiser quelques sous avec des copains pour pouvoir goûter des grands crus pas trop inaccessibles. « Je crois que je fais aujourd’hui le vin dont je rêvais à cette époque-là », reconnait-il d’ailleurs. Fils d’un couple d’antiquaires peintres et pianistes à leurs heures, Jean Guyon a été formé aux arts appliqués à l’École Boulle, avant de se lancer dans l’architecture d’intérieur et d’y connaître un fulgurant succès. Première entreprise à 25 ans, une galerie d’art sur la prestigieuse avenue George V à Paris à 30, une autre à Riyad à 32 ans, puis des réussites dans la promotion immobilière lui valent une flatteuse réputation. En parallèle, l’amour pour le vin ne l’a jamais quitté. En 1989, il l’amène à franchir le pas : « j’étais capable de dire si un vin me plaisait ou pas, de l’expliquer même, mais je ne savais pas si je serais capable d’en produire ; alors j’ai décidé de relever le défi ».

Quatre hectares voisins par-ci, dix autres par-là, le domaine s’agradit petit à petit.

Avec deux amis, Jean Guyon s’offre le Château Rollan de By, deux hectares dans le nord du Médoc. Un an plus tard, il rachète leurs parts et comprend très vite que sa surface est insuffisante pour se faire connaître et vendre à l’étranger, notamment. Quatre hectares voisins par-ci, dix autres par-là, le domaine s’agrandit petit à petit. Les châteaux Haut Condissas, Tour Seran, La Clare, tombent dans son escarcelle. En 2012, l’architecte d’intérieur rachète à la famille Agnelli - célèbre famille italienne et actionnaire principal de la firme Fiat - les châteaux Greysac, de By et du Monthil. Désormais, l’ensemble des domaines regroupés sous la bannière Rollan de By représentent 190 hectares, soit l’une des plus grandes surfaces du Médoc.

La production atteint aujourd’hui un million trois cent mille bouteilles. « C’est arrivé presque sans que je m’en aperçoive, mais en fonction de la demande », sourit Jean Guyon. « Je n’ai pas acheté pour le principe d’acheter, puis d’acheter encore. J’ai acheté, puis consolidé, et renouvelé l’opération en autofinançant tout, avec l’appui des banques ». Une croissance d’autant plus remarquable qu’elle s’est faite sans passer par la place de Bordeaux, pourtant jugée incontournable par le milieu viticole local.

Un million trois cent mille bouteilles par an sont produites.

Portrait de Jean Guyon, l’enfance de l’art

La maturité pour un plaisir immédiat

Difficile de trouver une particularité commune à des vins certes voisins, mais de domaines différents, certains étant des blancs et d’autres des rouges. S’il devait caractériser tous ses vins, Jean Guyon a cependant sa petite idée : « d’abord, nous ramassons les raisins très mûrs, avec tous les risques que cela comporte. Cela, ainsi que notre encépagement, du Merlot à 65 %, nous permet de proposer des vins qui procurent un plaisir immédiat, qu’ils soient jeunes ou vieux. C’est la signature de la maison. »

Rien ne me fait plus plaisir d’entendre "Je ne connais rien au vin, mais j’adore le vôtre".

Ce choix, autant qu’une certaine médiatisation, a valu quelques inimitiés que la réussite du Parisien n’a fait qu’exacerber. « Avant de goûter certains grands crus, il faudrait mettre un genou à terre et se signer », moque-t-il gentiment. « Eh bien, pas chez moi ! Moi je veux des vins qui respirent la fête, la joie de vivre. Rien ne me fait plus plaisir que d’entendre quelqu’un dire “je ne connais rien au vin, mais j’adore le vôtre” ». Autre crime de lèse-majesté, lorsque Jean Guyon, qualifie le classement de 1855 de « ruines du Parthénon » dans une interview. Une expression pas vraiment appréciée par le milieu bordelais, là encore, qu’il assume totalement : « contrairement à Saint-Émilion, par exemple, ce classement dans le Médoc est immuable. Il ne pourra donc jamais récompenser un vin dont la qualité s’est améliorée, ou même qui n’existait pas à l’époque. C’est inadmissible et injuste. » En plus d’un siècle et demi, la seule évolution a effectivement concerné Mouton Rotschild, passé en 1973 de deuxième cru classé à premier, aux côtés des Haut-Brion, Latour, Margaux et Lafite-Rotschild.

De l’avis général, Haut Condissas n’a pourtant rien à envier à ces appellations : la dégustation à l’aveugle du prestigieux grand jury européen le sacre régulièrement parmi les cinq meilleurs vins de Bordeaux, quand Robert Parker dit de lui qu’il « concurrence favorablement les crus classés, même s’il est vendu à une fraction de leurs prix. » Iconoclaste, Jean Guyon ? Ses chais tagués, là où tant d’autres domaines les parent de matières et coloris conservateurs, tendent aussi à donner cette impression. Les œuvres d’art contemporain, dont certaines sont ses créations, la renforcent. « C’est quoi, au fond, faire du vin ? On prend une grappe, on la place dans une cuve, ça fermente tout seul, on met ça dans un tonneau, et youp-là, ça fait du bon vin ! Ce n’est pas vrai ? Alors franchement, est-ce bien la peine de faire toute une histoire autour de cette affaire-là ! » L’éclat de rire qui suit a, lui aussi, quelque chose de l’enfance...

Un grand vin qui voyage

Avec Air France, l’histoire d’amour dure depuis 15 ans, depuis que Paolo Basso, sacré meilleur sommelier du monde en 2013, sélectionne Haut Condissas parmi les vins à proposer en première classe. Servi depuis en business, le « joyau » du domaine Rollan de By fournit chaque année 55 000 bouteilles à la compagnie aérienne. « Cela représente environ 300 000 personnes qui le goûtent, et qui lisent les appréciations du sommelier, lequel parle de notre vin comme de l’égal des grands crus classés », se réjouit Jean Guyon.