Culture liquide

Champagne, une affaire de femmes

Depuis le XVIIIe siècle, les plus grandes maisons de champagne brillent grâce à la forte personnalité d’une poignée de veuves. Alors, solubles dans les bulles, ces dames ?
Texte Martin Galène  Icone temps de lectureLecture 5 min

En Champagne, les femmes n'ont pas attendu la révolution féministe pour prendre le pouvoir.

Les veuves de Champagne sont presque devenues une rengaine, un mauvais coup du sort qui se répète au cours des siècles, quelles que soient les époques. Le mode de succession y est sans doute pour beaucoup, puisque dans cette région, les vignes passent au premier enfant, qu'il soit garçon ou fille, et se transmettent d'époux à époux. Et lorsqu'une fille hérite des vignes paternelles, elle peut soit garder son nom de jeune fille, soit prendre le nom de son mari ou accoler les deux. Au décès du mari, le vignoble revient de fait à sa veuve, qui peut choisir ou pas de faire précéder son nom du mot « veuve ». C'est pourquoi tant de maisons dites « veuve » existent, que l'origine en soit authentique (la pionnière étant la veuve Clicquot-Ponsardin) ou plus commerciale (aujourd'hui, les noms de marques de distributeurs aiment jouer du veuvage, c'est une valeur sûre). Il est vrai qu'en termes de commerce, cela fonctionne plutôt bien, car les vertus toutes féminines prêtées au champagne font mouche : légèreté, finesse, élégance et complexité, aussi.

La veuve Clicquot lança en 1810 le premier champagne millésimé.

Le marketing et la publicité ne se privent pas et en appellent à l'éternel féminin pour donner une image glamour aux meilleures cuvées de la Côte des Blancs et de la Montagne de Reims, les deux secteurs les plus réputés. Qui mieux que les femmes pour incarner le chic et le luxe des grandes marques de champagne ? Mais, à Reims comme à Épernay, les deux capitales de la Champagne, les femmes n'ont pas attendu la révolution féministe pour prendre le pouvoir. Prenez la plus célèbre d'entre elles, Barbe-Nicole Ponsardin (1777 – 1866), veuve à vingt-sept ans de François Clicquot, emporté par une mauvaise fièvre. Sans ce coup du sort, elle n'aurait sans doute jamais accédé au rôle qui fut le sien soixante ans durant à la tête de la célèbre marque rebaptisée « Veuve Clicquot-Ponsardin ». Propulsée par le hasard de la vie dans un rôle auquel elle n'était pas préparée, il lui fallait une forte personnalité pour s'imposer dans un monde alors exclusivement masculin, qui cantonnait ces dames à un simple rôle de représentation lors des réceptions.

Elvire de Brissac, sa descendante, a imaginé dans un roman biographique l'état d'esprit de sa glorieuse aïeule quand elle prit, en 1805, les rênes du pouvoir. « Tout le monde me donne des conseils, le dégoût me remonte dans la bouche, on me dit qu'il ne me reste plus qu'à élever ma fillette, à devenir un fantôme, à mon tour, en me rendant tous les jours au cimetière (…). Pourquoi, après le départ de l'homme, la femme n'est-elle plus rien ? » Deux cent trente ans plus tard, on ne cesse de louer la capacité entrepreneuriale de cette femme hors du commun, première femme à diriger une maison de Champagne. L'historienne Fabienne Moreau lui rend à son tour justice dans un ouvrage, rappelant l'héritage de la veuve Clicquot. Elle inventa la fameuse table de remuage - toujours d'actualité - qui consiste à évacuer les sédiments des bouteilles en les plaçant sur un pupitre incliné, la tête en bas, en les remuant chaque jour d'un quart de tour. Selon l'historienne, on doit aussi à la grande dame, le premier champagne millésimé (1810), tout comme le premier rosé d'assemblage, jusqu'à la célèbre étiquette jaune. Elle n'hésita pas non plus à braver le blocus continental pour expédier ses vins en Russie.

“On me dit qu'il ne me reste plus qu'à élever ma fillette, à devenir un fantôme, à mon tour...”

Carol Duval-Leroy Patronne de caractère

Lorsque, en 1991, Jean-Charles Duval mourut à l'âge de trente-neuf ans, rien ne prédisposait son épouse à assurer le pilotage de la maison familiale. Carol ne s'est pas contentée de gérer l'entreprise en « bonne mère de famille ». En une vingtaine d'années, elle en a fait l'une des maisons familiales les plus dynamiques de la Champagne. Avec plus de cinq millions de bouteilles et une montée en gamme reconnue par tous les experts mondiaux, la « veuve de Vertus » a gagné ses galons de patronne. Ce n'est pas un hasard si sa cuvée phare se nomme Femme de Champagne.

Louise Pommery lança la mode des champagnes bruts.

Aujourd'hui, il arrive encore qu'un destin tragique place une femme à la tête d'une maison de Champagne sans qu'elle l'ait vraiment souhaité, rejoignant ainsi la cohorte des « veuves » célèbres. Louise Pommery (1819-1870), veuve à trente-neuf ans, lança la mode des champagnes bruts, destinés à accompagner le repas, et fit percer 18 kilomètres de galeries ; Elisabeth Bollinger, dite Lily (1899 – 1977), célèbre pour avoir poursuivi la production durant la Seconde Guerre mondiale et avoir promu sa marque jusqu'auprès de la Reine d'Angleterre ; Camille Olry-Roederer ou Adèle Jouët, qui n'a jamais été veuve, mais dont le mari gravement malade laissa son épouse diriger l'entreprise Perrier-Jouët ; ou encore Carole Duval-Leroy, que le décès prématuré de son mari, en 1991, plaça à trente-six ans à la tête de l'entreprise familiale, qu'elle n'eut de cesse de repositionner en améliorant la qualité des vins et en passant la production d'un à cinq millions de bouteilles. Aujourd'hui, impatiente de passer le relais à ses trois fils, elle n'en continue pas moins d'imprimer son style à une maison qui ne s'est jamais aussi bien portée.

Enfin, à l'âge où d'autres se retirent des affaires, Évelyne Boizel n'a pas, elle, l'intention de lâcher les rênes d'une entreprise familiale qui ne lui appartient plus. Épaulée par son mari, cette spécialiste de l'archéologie mérovingienne est passée maître, en plus de quarante ans, dans l'art des assemblages.

Ambassadrices du champagne dans le monde, les femmes montrent une aptitude à diriger les affaires que personne, aujourd'hui, n'aurait le mauvais de goût de leur contester. La preuve ? Il ne leur est plus nécessaire d'enterrer leur conjoint pour accéder aux plus hautes responsabilités. Les Champenois peuvent dormir tranquilles.